30e festival de flamenco de Jerez de la Frontera, mars 2026 – 2 premiers jours.
Là
depuis l'avant-veille, on sent les quartiers de San Miguel et de
Santiago – les quartiers gitans « historiques », qui
ont vu naître depuis des générations quelques un.e.s des plus
grand.e.s interprètes du chant, de la danse ou de la guitare – qui
bruissent de plus en plus de sons de guitare, de palmas, une sorte
d'ébullition qui n'est sans doutes pas si forte le reste du temps.
En tout cas, et même si les temps changent évidemment, pour y être
allé voici presque trente ans en juillet ou en août il était bien
plus difficile d'y entendre du flamenco l'été - d'autres festivals
prenaient, et prennent encore sans doutes, le relai dans la région.
J'étais retourné en Andalousie quelquefois les années suivantes, à
Jerez et ailleurs, mais jamais pour le festival, m'étant éloigné
un peu du flamenco depuis mon dernier voyage, qui remonte à 2007 ou
2008 me semble-t-il. Mes souvenirs à Jerez sont pourtant bien
vivaces encore.
Après
ma première visite dans cette ville en 1997, stimulée notamment par
les récits et analyses de (feu) Frédéric Deval ou le toujours très
actif aujourd'hui - et essentiel pour la compréhension de cette
musique - Claude Worms, j'y étais retourné une année suivante.
Avec l'envie de progresser dans le flamenco traditionnel, et encore
le vague fantasme, qui sait, de pouvoir me considérer un jour
« guitariste de flamenco ». Je me souviens avoir toqué à
des portes et demander dans mon espagnol plus qu'approximatif, dans
le quartier de San Miguel me semble-t-il, vers qui je pourrais me
tourner pour apprendre un peu. Et j'avais fini par atterrir dans la
maison de Diego « el Rubichi », pour deux ou trois cours
enregistrés sur mini-disc.
Je le
revois dans son canapé en jogging, à enchainer des falsetas sans
grande virtuosité apparente, mais avec un sens du « toque »,
un placement rythmique qui se posait là, comme on dit. Quelque chose
d'ancré, de planté et de direct dans le son. C'est ce type de
rencontre, plus peut-être que celles avec les grands maitres vénérés
par tous les guitaristes - moi y compris - qui transmettaient leur
science lors de stages bien identifiables et identifiés (Manolo
Sanlucar à Cordoba par exemple), qui m'ont permis de mesurer l'écart
qu'il pouvait y avoir pour un musicien comme moi - extérieur à cette
région et à la langue orale du flamenco, et à ses caractéristiques
sociales - entre jouer les pièces
virtuoses de Paco de Lucia, et jouer simple mais juste.
Revenir
ici en 2026, sans guitare, en pur « aficionado » qui
souhaite simplement partager l'écoute de sa musique avec son aimée
et ses enfants (et le chien, dont un breton m'a dit qu'il lui
semblait être de type « padenko andalou », ça tombe
bien), est une forme d'apaisement.
Je
sais depuis bien longtemps que je ne serai jamais un guitariste de
flamenco professionnel, apte à accompagner le chant et la danse dans
leur forme traditionnelle. Je sais aussi, à bientôt 50 ans, que si
je n'arrive pas à « lâcher » cette musique, si j'y
reviens cycliquement (chaque année, ou tous les deux, ou trois ou
quatre ans je n'en sais rien), de façon intime ou plus visible (par
exemple le projet « campo flamenco », avec Christian
Vasseur dans les années 2010) depuis l'enfance, et bien c'est que
j'en ai sans doutes besoin pour mon équilibre, tout simplement. Et
dès lors je me dis qu'il me faut continuer à ressentir, mais aussi
à analyser et à réfléchir cette musique, dont l'écho est un
moteur sans doutes essentiel à mon travail de musicien, sans que je
sache complètement encore de quelle manière (mais voilà du travail
pour les années futures).
Le
festival donc. Son spectacle d'ouverture avec Manuela Carpio.
danseuse phare à Jerez de la Frontera, qui dirige une école de
danse avec tout le charisme qu'un début de carrière flamboyant lui
a apporté, avant qu'elle se soit mise d'elle-même en retrait des
scènes internationales pour se consacrer au local et au familial. Sa
danse est dans ce qui me semble être une tradition assez propre à
Jerez et à son art de la buleria, érigé en mode de vie :
à la fois une très grande force, une très grande précision, et en
même temps de l'humour et de la légèreté - comme une capacité à
rire un peu de soi et du monde (les rapports de force hommes femmes
en particulier), sans moquerie mais avec tout simplement cette
nécessité de l'humour comme politesse face à certaines tensions ou
violences.
Toute
la soirée s'inscrit dans cette tradition, mise en avant dans toutes
ces facettes : moments de chant sans guitare (tonàs,
martinete...), danse en solo et à plusieurs, guitare en solo,
réunion de toutes les voix importantes du Jerez d'aujourd'hui et de
(presque) hier, avec notamment la présence, discrète mais fabuleuse
(au sens propre : j'en écouterais des fables, avec elle !)
de la Macanita...et l'inévitable « fiesta por buleria »
finale...Plus de 2h30 de spectacle, un très haut niveau de jeu, de
danse et de chant, dans une esthétique flamenca « classique »
en terme de gestuelle et d'habillement. Le tout est hyper sonorisé,
ultra fort en fait, à la limite du supportable. Mais c'est ainsi,
cette musique, surtout présentée dans ses formes les plus
traditionnelles, n'est originellement pas destinée aux très grands
espaces de représentation. Elle s'adapte comme elle peut à la
mondialisation des flux et des cultures, mais je dois constater quand
même n'avoir jamais été pleinement convaincu par la sonorisation
d'un spectacle flamenco. Il y a là comme un gouffre entre la
sécheresse, la dynamique du style, et les boutons de volume poussés
à pleine puissance - ou pire encore : ceux des réverbérations
totalement hors sujet.
Je
retrouve ce même excès, quasi délirant, lors d'un concert solo
donné le lendemain dans un autre espace de la ville. Santiago Lara
me paraît être un guitariste sympathique et sensible, et à la
technique sûre, mais là encore la réverbération frise le ridicule
tant elle déploie le style vers un maniérisme (harmonies jazz
posées ça et là sans lignes directrices claires, jouissance un peu
lassante des accords mêlés de cordes à vide qui font dissonances)
qui n'a pas beaucoup évolué me semble-t-il depuis que Vicente Amigo
l'a poussé à un niveau déjà paroxystique avec son premier album,
il y a plus de 30 ans maintenant. Est-ce ce style qui a amené cette
réverbération, est-ce la réverbération qui a favorisé
l'évanescence des mélodies et l'attrait des formes libres (taranta,
rondeñas, mineras...) les plus susceptibles de développer les
longues résonances ? Un peu des deux sans doutes, et je ne veux
surtout pas là dénigrer la puissance de ces harmonies, ni la
richesse d'utilisation de l'instrument qu'ont développé les
flamenquistes tout au long de l'histoire de cette musique. Mais
enfin, tout ce qui ressemble à une auto-caricature d'un style
aujourd'hui facilite le travail des IA, c'est aussi ça, peut-être,
le problème présent et à venir.
Pour
(presque) terminer sur cette question de la réverbération, je
n'oublie pas non plus le précédent de l'album « Sirocco »
(1987), de Paco de Lucia, qui - à ma connaissance toute sauf
encyclopédique - est peut-être le premier album de flamenco à
avoir poussé si loin cet outil. Mais Paco a fait machine arrière
ensuite - ses deux derniers albums (non posthumes), « Luzia »
et « cositas buenas » sont
beaucoup plus sobres de ce point de vue là.
Et
puis que ce soit clair : je n'incrimine pas l'effet « réverb »
en tant que tel, mais son utilisation, ou la rusticité de certaines
simulation à bas coût. Les disques ECM sont là pour témoigner du
fait qu'il peut être aussi un magnifique outil - et si je reste avec
le flamenco, le CD « solo guitarra » (2012) de Jose-Luis
Monton (ECM, donc) est une très grande réussite, tout comme le sont
pour moi dans un autre style les disques d'Anouar Brahem, dont la
sécheresse de son ne sont pas les caractéristiques principales...
La
question ici n'est donc surtout pas de désigner un coupable – zéro
coupable, chacun fait bien ses expériences et s'inscrit dans
l'histoire musicale ou dans un courant donné comme il le veut –
mais d'analyser ce qui peut sembler être une sorte d'impasse - pour
moi comme pour d'autres musiciens avec qui j'ai pu discuter du sujet,
et qui partagent avec moi le fait de poser un regard un peu extérieur
à cette culture. Le renouvellement de la guitare flamenca ne passe
pas forcément par une extension de l'harmonie jazz (ni même,
peut-être, de l'harmonie tout court), ou par une extension du
domaine de la réverbération qui pourrait venir alimenter le
développement de cette harmonie. Il y a d'autres chemins à trouver
sans doutes encore – Moraito et son style minimaliste l'a prouvé à
la fin du siècle dernier. Que chacun cherche alors - six cordes
c'est peu mais c'est beaucoup aussi. Et partageons.
Le
festival s'est poursuivi en offrant la scène à certains développements du flamenco – de
sa danse en particulier - plus ancré dans le monde contemporain. Je
n'ai pas pu les voir. Une autre fois, là ou ailleurs, peut-être.